Dramascope

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Médée à Athènes, Médée à Rome

Cinq siècles séparent Euripide de Sénèque. La même héroïne, deux conceptions du tragique.

Après le triplet Eschyle, Sophocle, Euripide — trois plumes contemporaines pour un même mythe —, voici un autre régime de comparaison : Médée, écrite par Euripide en 431 avant J.-C., réécrite par Sénèque vers 50 après J.-C. Cinq siècles d'intervalle. La Grèce d'Athènes et la Rome de Néron. Deux civilisations qui pensent le tragique différemment, et qui s'en servent pour des choses différentes.

Le mythe est connu : Jason, le héros de la Toison d'or, a ramené avec lui Médée, princesse barbare de Colchide, magicienne, qui a trahi son père et tué son frère pour le suivre. À Corinthe, en exil, ils ont deux enfants. Puis Jason épouse la fille du roi Créon. Médée se venge — robe empoisonnée pour la fiancée, mort horrible pour Créon qui tente de la sauver, puis meurtre des deux enfants pour anéantir Jason absolument.

Aucun des faits ne change entre les deux pièces. Mais la forme de leur écoulement, oui. Et c'est elle qui dit comment chacune des deux cultures pense le crime.

Euripide — la gradation, le retard

Médée d'Euripide — vue complète Médée d'Euripide, 431 avant J.-C. — 15 unités narratives, 9 personnages.

La pièce s'ouvre en silence — Médée, dedans, ne paraît pas. C'est sa nourrice qui parle. Pendant tout le premier mouvement, on entend seulement la maîtresse hurler depuis l'intérieur : on n'a pas accès à elle. Elle ne sort qu'à la quatrième scène, et quand elle parle enfin, ce n'est pas une fureur, c'est un discours politique adressé aux femmes corinthiennes — sur la condition féminine, sur l'injustice de l'exil étranger.

Médée d'Euripide — courbe de Médée La courbe de Médée chez Euripide. Absente d'abord, puis paliers, puis creux pendant les chœurs (Stasimon I, II, III), puis le pivot du grand monologue.

La courbe monte par paliers. Médée gagne de l'intensité scène après scène, par négociation. Elle obtient un jour de Créon. Elle écrase Jason en duel verbal. Et surtout, à la moitié de la pièce, par hasard, le roi Égée d'Athènes passe par Corinthe et lui promet asile. Cet asile change tout : Médée a maintenant un après possible. C'est seulement à ce moment-là, dans la scène la plus calme de la pièce, qu'elle énonce sa décision de tuer ses enfants.

Le crime, lui, ne sera pas montré. Médée entre dans la maison avec ses fils. On entend leurs cris. Le chœur, dehors, supplie le ciel — et tente de pousser la porte sans pouvoir. Silence. Quand Médée reparaît, c'est sur le char d'Hélios tiré par des dragons, au-dessus de la maison, intouchable. Jason, en bas, hurle. Elle s'éloigne.

Tout chez Euripide est déplacement : déplacement de la fureur en parole politique, déplacement du crime en hors-scène, déplacement final de la criminelle vers le ciel. La tragédie est une médiation. Le poète s'interpose entre le geste et nous.

Sénèque — l'excès continu

Médée de Sénèque — vue complète Médée de Sénèque, ~50 après J.-C. — 14 scènes, 7 personnages.

Sénèque n'a pas de patience. La pièce ouvre sur un long monologue de Médée — seule, dès la première réplique, invoquant les Furies. Pas de nourrice qui présente, pas d'attente, pas de progression. « Venez, déesses qui punissez les crimes, venez avec votre chevelure de serpents en désordre, et des torches funèbres dans vos mains sanglantes... » Le ton est posé en ouverture : nous sommes dans l'horreur baroque, et nous y resterons.

Médée de Sénèque — courbe de Médée La courbe de Médée chez Sénèque. À pleine intensité dès l'acte I scène 1. Aucun creux significatif — sauf les deux chœurs où elle est absente. Une ligne de fureur ininterrompue.

La courbe de Médée chez Sénèque n'a pas de paliers. Elle est haute du premier monologue à la dernière scène. Médée n'est jamais redescendue. Elle ne plaide pas par calcul comme chez Euripide ; elle énumère par fascination ses propres crimes passés. Pas d'Égée — pas d'asile à Athènes promis. Le futur ne pèse pas. Seul compte le crescendo de la fureur sur elle-même.

Sénèque ajoute deux choses qu'Euripide n'avait pas. Une scène d'incantation magique au quatrième acte — Médée mêle les venins, invoque Hécate par leur origine géographique (le Caucase, l'Hèbre, le Tigre), imprègne les robes de feux invisibles. C'est un sommet poétique de la pièce — l'horreur ritualisée à laquelle l'imaginaire latin tient. Et un meurtre des enfants sur scène. Pas hors scène comme chez Euripide. Médée tue le premier sous nos yeux, hésite, le tue. Puis elle monte sur le toit de la maison, force Jason à regarder, tue le second devant lui, lui jette les corps. Et part en l'air, comme chez Euripide — mais cette fois sur un char tiré par des dragons.

Tout chez Sénèque est excès dévoilé. La fureur ne se médiatise plus, elle s'expose. Le crime sort des coulisses pour se faire spectacle. La tragédie n'est plus une médiation — c'est une démonstration.

Le tableau

Euripide (431 av. J.-C.) Sénèque (~50 ap. J.-C.)
Ouverture Nourrice en monologue, Médée hors scène Médée seule, invocation des Furies
Médée à l'apparition Calme, parole politique Au paroxysme, tout de suite
Présence d'Égée Oui — promet asile à Athènes Non
Magie sur scène Non Oui — long rituel d'incantation
Meurtre des enfants Hors scène, on entend les cris Sur scène, devant Jason
Sortie finale Char d'Hélios Char tiré par des dragons
Position du chœur Compatissant, complice Distant, moralisateur
Fureur de Médée Gradation par paliers Plateau ininterrompu

Ce que la forme dit

Le tragique grec d'Euripide est un art du retard. Plus la décision tarde, plus elle pèse. Le crime hors scène est un acte de pudeur — non pas pour épargner le spectateur, mais parce que le crime n'est pas le sujet : c'est la lente bascule qui y mène qui l'est. Médée est tragique parce qu'elle aurait pu ne pas le faire. Égée passe par hasard. La promesse d'asile vient sans qu'elle l'ait demandée. Le hasard ouvre une porte ; Médée la franchit ; et la tragédie est dans cette liberté terrible.

Le tragique romain de Sénèque est un art de la révélation. La nature de Médée est posée d'emblée — Furie qui parle. Tout le reste n'est que mise en évidence de ce qui est déjà là. Le meurtre sur scène n'est pas un défaut de pudeur : c'est l'aboutissement assumé d'une dramaturgie qui veut montrer, pas suggérer. Pour Sénèque, lire la pièce devant un public de cour romaine, ce n'est pas faire douter d'une bascule possible — c'est permettre à un imaginaire saturé d'extrême de contempler son propre fond.

On peut être plus brutal. Sénèque écrit pour Néron. La cour qui lit ses tragédies a vu des proscriptions, des incestes, des matricides réels. Le tragique grec, lui, écrit dans une démocratie qui pense encore que les actes humains sont des choix. Cinq siècles d'écart, deux civilisations qui n'attendent pas la même chose d'une tragédie : l'une l'utilise pour penser, l'autre pour regarder.

Et c'est dans la forme des courbes que l'écart se voit. Pas dans le contenu — les faits sont identiques. Dans le rythme. La gradation grecque, le plateau romain. Une héroïne qui aurait pu ne pas le faire ; une héroïne qui ne pouvait pas faire autrement.