Dramascope

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Trois mains pour un même mythe

Eschyle, Sophocle, Euripide — comment le matricide d'Oreste change de forme entre 458 et 413 av. J.-C.

Dans un précédent article, nous avons cherché à savoir si l'intensité dramatique d'un récit résiste à la traduction — même texte, plusieurs langues, une même courbe. La réponse était oui. Le squelette d'intensité d'un récit appartient au récit lui-même, pas à la langue qui le porte.

Ici, on regarde l'inverse : mêmes faits, plumes différentes. Trois auteurs grecs ont écrit chacun leur version du retour d'Oreste : Eschyle vers 458 avant J.-C., Sophocle vers 410, Euripide vers 413. Aucun n'a lu les autres dans le sens où nous lisons des livres aujourd'hui — mais Sophocle et Euripide connaissaient Les Choéphores d'Eschyle, et Sophocle ouvre nécessairement à Euripide la pensée de récrire après lui. Trois reprises du même geste — Oreste tue sa mère —, à un demi-siècle d'intervalle.

Le mythe est fixé : Agamemnon, parti dix ans à Troie, est tué à son retour par Clytemnestre et son amant Égisthe. Le fils Oreste, sauvé enfant, revient adulte. Il retrouve sa sœur Électre. Avec elle, il tue Égisthe, puis sa mère. Apollon a ordonné. Voilà tout.

Ce qui change, ce n'est pas l'histoire. C'est la forme que prennent ces faits, le rythme, la position morale du geste, qui parle quand, qui se tait. Trois dramagrammes, trois manières de lire le même crime.

Eschyle — l'apex puis la folie

Les Choéphores — dramagramme complet Eschyle, Les Choéphores — 10 scènes, 8 personnages.

Chez Eschyle, le matricide est un acte initiatique. Il vient au point culminant de la pièce, et il est immédiatement suivi de son revers : les Érinyes apparaissent à Oreste — à lui seul — et le poursuivent. La courbe d'Oreste monte progressivement (prologue, reconnaissance, kommos invocateur, plan), atteint un sommet au double meurtre, puis ne redescend pas : elle bascule dans une autre dimension, la folie pure.

Les Choéphores — Oreste isolé La courbe d'Oreste seule. Montée, sommet, sortie hors de la raison.

Cette pièce est le centre d'une trilogie. Les Choéphores sont précédées d'Agamemnon (le crime de Clytemnestre) et suivies des Euménides (le procès d'Oreste, sa libération). Eschyle pose ici un problème : Apollon a ordonné un juste qui laisse une souillure. Il ne le résout pas dans cette pièce. Il le résoudra dans la suivante. Les Choéphores se ferment sur l'absence de paix — Oreste fuit vers Delphes, le chœur conclut sur une question.

C'est une dramaturgie qui croit encore que le tragique peut se traverser : le crime est l'épreuve, la folie est l'épreuve, et de l'autre côté, peut-être, il y a la cité humaine. C'est un Eschyle où le mythe enseigne.

Sophocle — l'héroïne dont la courbe ne tombe pas

Électre de Sophocle — dramagramme complet Sophocle, Électre — 14 scènes, 8 personnages. La présence d'Électre est massive.

Une chose saute aux yeux : la pièce porte le nom d'Électre, pas d'Oreste. Et de fait, elle est là, dès la première scène utile, jusqu'à la dernière. Quasi-monolithique. Sa courbe ne descend jamais sous moyenne et culmine plusieurs fois — le débat avec sa mère sur Iphigénie, le lamento sur l'urne, le matricide.

Électre de Sophocle — Électre isolée La courbe d'Électre. Continue, haute, ininterrompue. Elle est la pièce.

Sophocle a recentré le mythe : ce n'est plus l'histoire d'un fils qui revient et qui doute, c'est l'histoire d'une fille qui attend et qui ne fléchit pas. Quand le matricide arrive — qu'on n'entend que par les cris de Clytemnestre depuis l'intérieur du palais — c'est Électre qui crie en réponse : « Frappe ! redouble les coups ! » Et après ? Pas d'Érinyes. Pas de fuite. Égisthe arrive, est démasqué, est emmené dans le palais pour mourir là où Agamemnon est mort. La pièce s'arrête sur ce seuil.

Sophocle a réglé le problème d'Eschyle en déplaçant le centre moral. La justice n'est plus ambiguë parce que l'agent qui la porte — Électre — ne peut pas être ambigu. Elle a trop souffert, trop pleuré, trop attendu. Le matricide n'est plus un crime accompli sous la contrainte d'un oracle, c'est l'aboutissement d'une douleur. Et qui blâmerait une douleur ?

C'est un Sophocle où le tragique est devenu hagiographie. Électre est sublime, donc tout est juste.

Euripide — le déboîtement

Électre d'Euripide — dramagramme complet Euripide, Électre — 14 scènes, 11 personnages. Plus de monde, plus de prosaïque.

Tout se déplace. La scène d'abord : Électre n'est plus dans le palais, elle est à la campagne, mariée à un paysan pauvre qui par scrupule ne l'a jamais touchée. Ce paysan ouvre la pièce. Il dit la situation économique, le chagrin d'Électre, sa propre dignité. Avant qu'on ne parle de mythologie, on parle de travail aux champs.

La reconnaissance ensuite. Quand le vieillard suggère à Électre de comparer une mèche fraîche trouvée au tombeau à ses propres cheveux, ou de mesurer une empreinte de pas, Électre le rabroue : « Comment ses pieds auraient-ils laissé une empreinte sur un sol rocailleux ? » Euripide moque ouvertement la reconnaissance d'Eschyle. Oreste sera reconnu par une cicatrice près du sourcil — un signe corporel banal, pas un poétique miroir des cheveux.

Le matricide enfin. Il arrive, mais Euripide le fait suivre immédiatement de la chose qu'aucun des deux autres n'a osée : les remords.

« Frère, il faut les pleurer. Je suis cause de tout. »

Et ce n'est pas Oreste seul qui parle ainsi. C'est Électre. Celle-là même qui, chez Sophocle, criait « frappe ! redouble ! » est ici celle qui dit « je brandissais, hélas, du feu contre ma mère ». Le matricide a été commis à deux mains : elle a tenu l'épée avec son frère.

Et après ? Les Érinyes ne descendent pas chez Euripide. Ce sont les Dioscures — Castor et Polydeucès, frères de Clytemnestre, devenus dieux — qui apparaissent. Castor distribue les destinées : Pylade épousera Électre, Oreste fuira à Athènes pour y être jugé. Et il prononce, à propos d'Apollon, la phrase la plus subversive jamais écrite sur lui dans le théâtre grec :

« il rendit un oracle peu sage. »

Le Dieu lui-même est désapprouvé par un autre Dieu. Le tragique se déboîte de l'intérieur. Le mythe n'enseigne plus rien — il interroge sa propre légitimité.

Électre d'Euripide — Clytemnestre isolée La courbe de Clytemnestre chez Euripide. Plus haute, plus humaine que dans les deux autres versions — elle dialogue, elle plaide, elle accepte de venir voir l'enfant qu'elle croit né de sa fille.

Trois conceptions du tragique

Mises en regard, les trois courbes disent trois positions sur ce que le tragique fait.

Eschyle (458) Sophocle (~410) Euripide (~413)
Cadre Palais, tombeau Palais Cabane rurale
Reconnaissance Mèche, pas, broderie Urne (longue) Cicatrice (anti-Eschyle)
Position d'Électre Centrale puis effacée Présence continue Active jusqu'au crime
Mort de Clytemnestre Oreste seul, hésitation, Pylade tranche Oreste seul (hors scène) À deux, Électre tient l'épée
Après le matricide Folie immédiate (Érinyes) Sortie calme, pas d'Érinyes Remords des deux, Dioscures critiques
Position morale Problème ouvert (suite) Hagiographie d'Électre Critique de l'oracle

Eschyle pose le problème pour le résoudre dans la pièce suivante : le crime juste laisse la souillure, il faut une institution humaine (le tribunal) pour la laver. Sophocle déplace la question : si l'agent du crime est sublime, le crime l'est aussi — pas besoin de tribunal, pas besoin de pardon. Euripide retire la question : l'oracle est faux, le crime est un meurtre, et c'est tout — pas de salut transcendant, juste deux enfants qui pleurent près du corps de leur mère.

Ce que la forme dit

On peut lire l'histoire de la tragédie grecque comme une érosion progressive de la confiance — confiance dans le sacré, dans l'oracle, dans l'utilité morale du tragique. Eschyle y croit, Sophocle l'orchestre, Euripide en doute publiquement. Le geste reste le même : Oreste tue sa mère. Mais à 45 ans d'intervalle, ce geste ne porte plus la même charge. Il est devenu un événement à expliquer plutôt qu'un mystère à célébrer.

Et cela, on le voit dans les courbes — pas dans le contenu, dans la forme. La courbe d'Oreste qui s'envole vers la folie chez Eschyle. Celle d'Électre, ininterrompue, qui tient la pièce de Sophocle de bout en bout. Celle d'Électre encore, mais qui chez Euripide se brise après le matricide au lieu de s'élever. Trois mêmes faits, trois mêmes personnages, trois rythmes incompatibles.

Lire les dramagrammes les uns à côté des autres, c'est se rappeler que le mythe n'est qu'une matière. Ce que la tragédie en fait dépend entièrement de la main qui l'écrit, et de l'époque dans laquelle elle écrit. Ce qui valait certitude pour Eschyle était devenu hagiographie pour Sophocle, et perplexité pour Euripide. La même histoire raconte à chaque fois une autre histoire — celle de qui la raconte.