Origine du Dramascope
D'un tableur Excel à une partition de vitalité
À l'origine de Dramascope, il y avait une pièce.
J'écrivais une pièce de théâtre, vingt-cinq scènes, plusieurs personnages, et au bout d'un moment je me suis posé une question d'auteur très concrète : quel est le dosage de ma pièce ? Qui parle quand ? Qui est sur scène à tel moment ? Y a-t-il des creux où certains disparaissent trop longtemps, des pics où ils s'accumulent jusqu'à se gêner ? Une pièce en train de s'écrire est un objet temporel, opaque depuis l'intérieur, et l'auteur a parfois besoin de la voir d'en haut, d'un seul coup d'œil, pour comprendre ce qu'il est en train de fabriquer.
Le tableau Excel
Ma première réponse à cette question a été modeste. J'ai ouvert un tableur. Une colonne par scène, une ligne par personnage, une couleur dans la case pour signaler une présence. Vingt-cinq colonnes, dix lignes, des aplats colorés disséminés sur la grille — et tout d'un coup, je voyais ma pièce.
Je voyais que tel personnage avait une grosse présence dans le premier tiers, puis disparaissait pendant six scènes — trop. Je voyais que telle figure, censée porter le second acte, n'apparaissait en fait que dans deux scènes brèves. Je voyais des moments où trop de monde se rassemblait, et d'autres où la scène était presque vide. Le tableur ne me disait pas si ma pièce était bonne ou pas, mais il me montrait sa mécanique, sa respiration, son économie. C'était précieux.
L'idée des courbes
Et puis je me suis demandé : qu'est-ce qu'on pourrait faire de plus, ou de mieux, avec ce que les outils d'analyse savent faire aujourd'hui ?
Le tableau de cases coloriées était binaire — un personnage est là, ou il n'est pas là. Mais une présence dramatique, ce n'est jamais binaire. On peut être présent et silencieux, présent et débordant, présent en retrait. On peut traverser une scène sans peser, ou tenir un long monologue qui aspire toute l'énergie du plateau. Le tableur ne capturait pas ça.
Une autre image m'est venue : celle d'une partition musicale. Une partition n'est pas une grille de cases. C'est un ensemble de lignes qui montent et descendent, qui se croisent, qui se relaient. Chaque instrument, ou chaque voix, a sa portée propre, et l'œil suit la mélodie d'un instrument particulier en remontant la portée gauche-à-droite.
Et si chaque personnage était une voix ? Une ligne sur la portée du récit, qui monte et descend selon sa vitalité dramatique — sa présence active dans la scène en cours ? La rencontre de deux personnages serait la rencontre de deux voix. Un monologue, une voix solo qui traverse la scène. Un climax, plusieurs lignes qui culminent ensemble. Un effacement, une ligne qui descend lentement vers le bas de la portée.
L'image fonctionnait. Une pièce de théâtre, un récit, une parabole — ce sont des œuvres polyphoniques, et la polyphonie a une représentation graphique éprouvée depuis mille ans.
Le mot vitalité
Restait à nommer ce que mesure la ligne. Présence était trop vague. Importance était subjectif. Action était trop limité (un personnage muet peut être actif). Le mot qui s'est imposé est vitalité — ce qui rend un personnage vivant dans la scène, ce qui le fait peser, ce qui mobilise la lecture vers lui à cet instant.
C'est un mot qui a ses pièges, qui glisse facilement vers le moralisme (vitalité = bonne santé = bonne moralité). Mais c'est précisément cette tension qui le rend intéressant. Lire un dramagramme, c'est apprendre à dissocier la vitalité de la valence — la colère monte, la terreur monte, la révélation monte. C'est le sujet d'un autre article.
Les noms
Une fois l'image trouvée, les noms sont venus comme des évidences.
Dramascope — l'outil. Un -scope, à la suite du télescope ou du microscope, pour désigner ce qui rend visible ce qui ne l'était pas autrement. Drama parce que c'est de dramaturgie qu'il s'agit, étymologiquement l'action, ce qui se joue. Un dramascope, donc, c'est un instrument pour voir la dramaturgie d'un récit.
Dramagramme — l'objet produit. Un -gramme, à la suite de l'électrocardiogramme ou de l'encéphalogramme, pour désigner le tracé qu'un instrument produit en lisant un phénomène vivant. Un dramagramme, c'est le tracé qu'un dramascope produit en lisant une œuvre.
L'analogie médicale est volontaire. Un encéphalogramme ne dit pas si un cerveau est bon — il dit comment il fonctionne, où sont ses pics, ses creux, ses moments de quiétude. Un dramagramme fait le même geste sur un récit. Il ne juge pas. Il rend visible.
La suite
Cette première intuition — la pièce vue d'en haut comme une partition — s'est transformée, en quelques jours, en un projet plus large. Pas seulement un outil pour mes propres pièces, mais une manière de regarder n'importe quel récit. Les fables de La Fontaine, les pièces de Molière, les paraboles bibliques. Les œuvres qui ont mille ans et celles qui ont un jour.
Ce qui m'intéresse aujourd'hui n'est plus seulement la pièce que j'écrivais. C'est ce que l'image révèle quand on la promène sur des centaines d'œuvres. Les invariants. Les surprises. Les structures qui se répètent à travers les siècles, les genres et les langues. Et le simple fait de pouvoir, pour la première fois, regarder un récit comme on regarde une partition — d'en haut, d'un seul coup d'œil, en suivant les voix.