Dramascope

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Le Fils prodigue en trois langues

Une expérience d'invariance par traduction

Dans un précédent article, nous avons soutenu que Dramascope mesure l'intensité dramatique d'un personnage (sa capacité d'agir, le poids de sa présence) et non la valence affective de la scène. Un modèle d'intensité, disions-nous, présente une propriété intéressante : il est quasi-universel. Là où la valence dépend de la culture et de l'époque qui la lisent, l'intensité appartient au récit lui-même.

C'est une hypothèse. Elle appelle une vérification.

Le protocole

Nous avons pris un récit court, dense, universellement connu : la parabole du Fils prodigue, en Luc 15, versets 11 à 32. Trois versions linguistiques en ont été soumises indépendamment au même analyseur, avec la même consigne :

  • le texte grec original (édition Westcott-Hort, 1894) ;
  • la traduction française Louis Segond (1910) ;
  • la King James Version (1611) en anglais.

La langue de sortie a été forcée en français dans les trois cas, pour que les étiquettes de scène et les noms de personnages soient lexicalement superposables. Les courbes, elles, sortent des analyses sans retouche, aucune harmonisation manuelle.

L'axe X de la comparaison n'est pas le numéro de scène (qui varie d'une analyse à l'autre) mais le numéro de verset (11 à 32). Cela permet de demander, à chaque instant du texte : où se situe l'intensité, dans les trois lectures ?

Le verdict

Regardons les apex.

Moment dramaturgique Grec Segond KJV
Pic du cadet (dissipation, v.13) 0.90 0.90 0.90
Fond de la famine (v.16-17) 0.08 0.10 0.15
Pic du père (étreinte, v.20) 0.95 0.95 0.95
Pic du fils aîné (grief, v.29-30) 0.95 0.95 0.95
Fin du fils aîné (v.32, suspendu) 0.88 0.85 0.90
Fin du père (v.32) 0.78 0.75 0.78

Les trois pics majeurs de la parabole (la dépense exaltée du cadet, les retrouvailles du père, l'éruption de l'aîné) sortent identiques à 0.05 près dans les trois analyses. Le fond de la famine varie un peu plus (de 0.08 à 0.15), mais reste bas. La tension finale est préservée de manière identique dans les trois versions : l'aîné ne redescend pas, le père tient son registre propre, à une distance stable de 0.10-0.15 en-dessous.

Ce que ces chiffres disent, en somme : le squelette d'intensité de la parabole est le même en grec, en français de 1910 et en anglais de 1611. Cela semble anodin ; c'est en réalité l'invariance qu'on voulait vérifier, et qui soutient tout le projet.

Les variations

Les trois analyses ne sont pas pour autant strictement identiques. Trois différences valent d'être signalées.

Le découpage scénique

Le grec a produit 9 scènes, la Segond 8, la KJV seulement 4. L'IA segmente plus ou moins finement selon son humeur. Est-ce un effet de langue (l'anglais plus elliptique, le grec plus feuilleté), ou du pur hasard de l'analyse ? Nous y reviendrons plus bas. Notons déjà que cette variation ne remet pas en cause les invariants : un grand bloc scénique de la KJV "La colère du fils aîné (v.25-32)" contient exactement les mêmes pics que les deux ou trois scènes équivalentes du grec, aux mêmes versets.

Le nombre de groupes

Seul le grec a séparé le personnage du "citoyen du pays" en un groupe distinct ("Le pays lointain", teinté de violet). Le grec ἑνὶ τῶν πολιτῶν τῆς χώρας ἐκείνης insiste peut-être davantage sur l'étrangeté, le caractère extérieur de cette figure, que les traductions qui la fondent dans le récit. Ou c'est simplement la part d'aléa du modèle à cette lecture-là, il faudrait relancer plusieurs fois pour trancher.

Le cinquième personnage

Pour la même raison, le "citoyen du pays" n'apparaît que dans la lecture grecque. Les deux traductions l'ont laissé glisser dans le récit. Rien n'empêche qu'un relancement de la Segond le fasse émerger à son tour, ou qu'un relancement du grec l'efface.

Ce que l'expérience ne peut pas dire

À ce stade, nous ne pouvons pas trancher entre deux sources de variation.

  • Le bruit du modèle. Même en soumettant exactement le même texte deux fois à l'analyseur, on obtient des dramagrammes légèrement différents : scène fusionnées ou fractionnées autrement, un personnage secondaire qui apparaît ici, disparaît là, apex qui gagne ou perd 0.05.
  • Le bruit de la traduction. Les différences que nous avons repérées entre les trois versions peuvent relever de vraies distinctions textuelles (le grec plus dense, le KJV plus lapidaire) qui font lire l'IA différemment.

Nous l'avons fait. Trois relances de chaque version, neuf dramagrammes au total, soumis indépendamment au même analyseur. Le résultat est net : les apex majeurs sortent exactement identiques dans les neuf lectures. Fils cadet à 0.90, père à 0.95, fils aîné à 0.95, dans chacune des neuf lectures, quelle que soit la langue source. La variance sur ces trois valeurs est nulle.

La variance qu'on avait prise pour un possible "bruit de traduction" était en fait du bruit de modèle, et elle n'affecte pas ce qui compte : elle se glisse dans la granularité du découpage (9 scènes, 8, parfois 4 sur une lecture paresseuse) et dans l'apparition ou la disparition des personnages secondaires (le "citoyen du pays" émerge dans 6 lectures sur 9, indépendamment de la langue). Jamais sur les pics.

Autrement dit : une fois les pics mesurés, le dramagramme de la parabole est rigoureusement le même en grec, en Segond et en King James, à la part d'aléa du modèle près. Ce qu'on voulait vérifier est vérifié, et au-delà de ce qu'on espérait.

Ce qu'on retient

L'hypothèse tient, et mieux que nous l'avions supposé. Les pics d'intensité de la parabole du Fils prodigue ne sont pas seulement "proches à 0.05 près" entre le grec, la Segond et la King James : ils sont identiques, à la décimale. La montée du cadet vers sa dépense, l'explosion de joie du père, la colère suspendue de l'aîné : ces trois apex appartiennent au récit lui-même, pas à la langue qui le porte, ni à l'humeur du modèle qui l'analyse.

Il y a quelque chose de réconfortant dans ce résultat. Lorsque vous regardez un dramagramme, vous regardez quelque chose qui appartient au texte. C'est précisément ce qu'on cherchait à vérifier.